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Les Formes ne servent à Rien

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Je parle ici des formes chorégraphiées et composées de plusieurs techniques singées dans le videJ’ai eu la chance de rencontrer de nombreux pratiquants talentueux et des maîtres en art martial, ceux-ci partagèrent avec moi des formes et des exercices que je pratique aujourd’hui encore.

 

Après tout ce temps, j’ai envie de dire : que ce soit pour le combat, pour le développement énergétique ou pour l’aspect spirituel, les formes ne servent à rien.

 

En matière de combat, les exercices qui modifient les qualités principales du pratiquant (c’est à dire sa force et son « cœur »), suffisent à préparer la base pour aborder la confrontation physique.

Les formes ne donnent qu’une illusion de techniques infaisables et fantasmatiques. Elles prennent un temps précieux au pratiquant qui ferait mieux de travailler sérieusement… Mais je n’ai jamais rencontré de combattant qui n’avait pas une bonne formation technique, basée sur le travail des formes, ou du moins des formes de corps. Il existe bien quelques forces de la nature, plutôt teigneux et rugueux… mais qui sortent du cadre des pratiquants.

 

Pour l’utilisation des « vecteurs de force », pour le respect de la structure dans l’action et du transfert de la force, la répétition des formes est peut être une bonne idée. De plus, la fluidité du geste, non parasité par les pensées puisque le mental a eu le temps d’intégrer l’apprentissage de la forme, permet d’enchaîner les frappes… de garder l’équilibre… hummmm.

 

Je ne parle pas des mouvements « uniques », ceux que l’on entraîne plus tard pour « sortir le jing », mais des formes « dansées ».

 

Pour le travail de la circulation du sang, donc de l’énergie, il suffit de se relaxer, et « ça va venir »… Quelle idée de faire des mouvements qui sont sensés « faire circuler l’énergie » ou encore « ouvrir les méridiens » ! Pourtant, il est évident que certains gestes développent et renforcent certaines parties du corps. Ce développement amène une meilleure circulation, donc une circulation accrue de l’énergie. Se pourrait-il que des petits malins aient regroupés ces mouvements pour en extraire des « formes » ? Si ça n’a pas été fait, ça me semble une bonne idée.

 

Les formes que j’ai pu découvrir dans les arts internes d’influence taoïstes, celles qui ne datent pas d’avant hier, ont cette caractéristique de promouvoir une circulation équitable dans l’ensemble de la structure physique, de « tirer » sur les trajets des méridiens de la médecine chinoise et tout cela dans une dépense minimale de gestes. On peut faire sans, mais comme c’est déjà là….

 

Pour la pratique spirituelle, qui n’intéresse que peu de monde, je ne dirai rien… mais je n’en pense pas moins.

 

Les formes ne servent pas pour le combat, mais leur pratique va « détendre » et renforcer les qualités du combattant. Elles occupent une place bizarre, inutiles mais indispensables…

 

Les formes ne servent à rien, mais sans la pratique de celles-ci, la route semble plus longue.
Un paradoxe !

 

Je pratique les « routines » depuis toujours, je les crois utiles.

 

Mais il me semble qu’il y a un paradoxe concernant leur rôle : elles ne servent pas pour les raisons pour lesquelles elles sont pratiquées.

 

Les sportifs ou les pratiquants des sports de combat ne connaissent pas cette pratique. Ils se concentrent sur les « mouvements uniques », les techniques et leurs applications.

Dans les arts internes, l’entraînement des formes est souvent suivit par l’entraînement des mouvements uniques. Ce sont des gestes souvent extraits des formes, qui se travaillent isolément, pour rentrer dans le « non pensé », et pour apprendre à sortir la force.

Chaque geste sera ensuite travaillé pour devenir plus puissant et plus détendu, le tout intégré ensuite à la forme liée.

Les exercices et les méthodes d’entraînement pourraient suffire, comme dans le yi chuan par exemple, mais pourtant, le goût n’est pas le même.

 

Il y a quelque chose de « magique » dans les formes, une étincelle du passé, un contact avec autre chose.

 

Je suis amateur de formes rares ou anciennes, pour le plaisir de l’esprit ou pour apprendre une façon de « sortir » le jing dans un système précis. En même temps, elles me semblent peu utiles, mais toutefois indispensables.

 

Parmi les professeurs que j’ai rencontrés, pas un seul ne pratiquait encore les formes, ou seulement pour les enseigner. Par contre, ils avaient souvent une pratique libre, nourrie par les formes qu’ils avaient pratiquées auparavant. A un certain niveau de liberté du corps et de l’esprit, la forme ne peut se contenir dans sa structure pré-établie, mais sans forme la liberté est dure à trouver.

 

Le rôle des « routines » est beaucoup plus fin que ce qu’il y paraît.

Il y a les mouvements de base, qui se travaillent au début.

Les exercices et méthodes d’entraînement des arts internes, les ‘nei gong » et « wai gong », vont faire de ces mouvements des gestes qui vont pouvoir acquérir puissance et décontraction.

On apprend ensuite les formes, danses structurées qui incorporent les mouvements de base.

Dans ces « routines », les mouvements de base sont souvent utilisés différemment que dans les exercices de base, on leur donne une liberté et un mouvement supplémentaires. La liaison entre les gestes, la combinaison des mouvements et la continuité de la force au fil de la forme doit faire l’objet d’un travail spécifique.

La gestion de la distance et les concepts de combat vont émerger de la mise en « forme » des gestes de base.

Dans les arts internes, les techniques de base sont souvent plus axées sur le développement du corps et de son mouvement que sur les « frappes » de base. Les frappes sont souvent pratiquées plus tard, dans les exercices de sortie de force des « mouvements uniques ».

Pour quelles raisons devrait on pratiquer les formes aujourd’hui ?

Je pense qu’il y a encore trois bonnes raisons de le faire :

– préparer le corps pour les mouvements du style,

– regrouper toutes les techniques qui forment le style,

– concentrer les « utilisations » du style dans une forme.

 

Dans la forme il sera possible de combiner la façon de bouger, la mécanique du mouvement, les concepts de combat et la gestion de la distance. Aucun de ces principes ne sera véritablement visible, ils peuvent demeurer transparents dans notre pratique si les méthodes d’entraînement ne sont pas connues.

 

Le problème est que, au fil des siècles, les mouvements ont évolué en tant que mouvements et non en tant que principes. Ce qui fait qu’un geste créé à l’origine pour mener une action précise, souvent ignorée du pratiquant, peut être modifié ensuite sans que le pratiquant n’en comprenne la raison. Il en résultera une forme plus « jolie », plus adaptée au jeune maître, mais plus éloignée de la création originale. Petit à petit, le style perd de son « cœur » et nourrit son « enrobage ».

De plus, les techniques qui furent utilisables il y a longtemps, dans une situation précise, sont obsolètes aujourd’hui. Je pense tout particulièrement à des techniques qui viennent des combats en armures, ou destinées à combattre des cavaliers, qui semblent inutiles pour la rue d’aujourd’hui. Même si on peut aussi être gagné de malchance et être attaqué par un cavalier en armure !

 

Chaque mouvement des formes doit être entraîné pour exprimer de la puissance, de la vitesse tout en restant décontracté. Sans cet entraînement, les formes sont « vides », et même si les gestes sont là, ils manquent de force et de précision, ils ne servent à rien, mais c’est joli.

Pour que l’art soit vivant, il doit évoluer.

Un maître fier d’avoir une forme qui n’a pas changée depuis la création de son style sous tend deux travers : le premier est que si son style est « utilisable », il décrète que les façons de se battre n’ont pas évoluées, le deuxième est que les gens sont devenus idiots ces dernières décennies et donc incapables d’évoluer ou de penser.

Après avoir maîtrisé son art, je redis ça : après avoir maîtrisé son art, il est souhaitable de le faire évoluer si besoin, ou de le laisser comme tel.

 

Les nouvelles connaissances des gens en anatomie, en entraînement cardio-vasculaire, les techniques d’accroissement de la proprioception, la compréhension de l’augmentation de la force et les exercices d’entraînement de la vitesse… tout cela peut nous amener à une évolution de notre façon de pratiquer. Si on préfère ignorer toutes ces connaissances, et pratiquer comme il y a 300 ans, c’est un choix… qui fait bien souvent perdre son temps, un temps si précieux dans la pratique.

 

« Il faut trouver en chaque chose le juste milieu », je pense que c’est la solution. Les formes traditionnelles doivent se nourrir de la connaissance d’aujourd’hui, mais il ne faut pas renoncer à la profondeur du savoir des anciens, à la magie de la transmission du savoir.

La spécificité de bon nombre d’arts internes réside dans l’apparente innocence des pratiques.

 

Pour développer profondément des changements dans le corps et l’esprit de l’adepte, il est important de ne pas lui donner des exercices trop « clairs », sinon il va chercher à y mettre force et vitesse.

Si on peut s’entraîner sans « intention » sur une transformation, tout est plus facile. Reproduire des gestes qui expriment la force à travers un corps non préparé, ou développer de la puissance dans une enveloppe fragile, c’est mettre un canon lourd dans une barque : au premier coup de feu, l’embarcation coule.

 

Dans les arts internes, on privilégie la préparation de la structure à son utilisation. La forme va permettre de tester la structure, à travers une danse élégante et qui résume les théories du style. Après de nombreuses années de compréhension par la pratique, les exercices et méthodes d’entraînement vont nourrir la forme qui va « enseigner » au pratiquant.

 

Pour toutes ces raisons, les formes « sont » les arts anciens, « l’âme » des styles et donc elles ne « servent » à rien.