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Les Changements du Tao

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Le Taoïsme est une capacité à saisir les changements du monde et à se fondre dedans grâce à une « non action », indispensable pour une certaine qualité de détente.

 

La croissance, les changements et le déclin des phénomènes et des choses, les cycles naturels et les principes de création/destruction, sont à l’image du mouvement du Tao.

 

Ce mouvement, Fan, est une « réversion », un « retour ».

 

Tout ce qu’il est nécessaire de savoir sur les mouvements du Tao se trouve dans le chapitre 40.

 

Toute l’alchimie interne taoïste parle du retour, Fu , par le mouvement de retour sur soi, Fan.

 

Ce retour au spontané et au naturel, existant avant l’attachement à l’image de soi, est la pratique.

 

Chapitre 40 :

 

反者道之動 , 弱者道之用

天下萬物生於有 , 有生於無


Réversion est le mouvement du Tao

Faiblesse est l’expression du Tao


Toutes les choses sous le ciel viennent du manifesté,

Le manifesté vient du non manifesté.

 

« Fan », réversion, mouvement de retour, régression, est similaire dans ce contexte à ce que nous voyons au chapitre 25 :

 

大曰逝

逝曰遠

遠曰反

 

Grand donc en mouvement (da yue shi)

En mouvement donc à l’origine (shi yue yuan)

Antique donc à l’origine (yuan yue fan)


Il faut voir ici un mouvement circulaire, sans fin, dont l’origine et l’aboutissement sont identiques.

C’est l’absence de progression, d’ajout. C’est une recherche de simplicité, une volonté de faire plus que simplement apprendre. Ce retour mène vers le naturel : ce qui est déjà présent, mais qui demande à refaire surface.

 

Le mouvement est un mouvement de retour, pas d’évolution ; en fait d’évolution dans le retour. Le fait d’ajouter, d’accumuler, ne peut aller dans le sens d’une simplification. Plus on cherche et plus on trouve à chercher. C’est une action sans fin qui se projette dans le futur, une représentation linéaire. Le retour est un mouvement circulaire.

 

La faiblesse est celle du bambou par rapport au chêne, de l’eau par rapport au feu : une faiblesse relative qui est source de pérennité.

 

Dans le chapitre 43, il est dit  » Ce qui est mou dompte ce qui est dur ».

 

天下之至柔

馳騁天下之至

 

Sous le ciel, ce qui est mou

Domine ce qui est dur (sous le Ciel)

 

Cette idée de « mou » est plus proche de « doux ». Cette douceur et faiblesse apparentes se retrouvent dans les arts de combat, à mains nues ou armées, dans les rapports humains conflictuels, dans la vie en général.

 

On retrouve ici les deux termes de « Wu » et de « You » que nous avons au chapitre 1.

: Wu est ce qui n’est pas manifesté, l’origine de ce qui est.

You est ce qui est manifesté, ce qui est du domaine du perceptible.

 

La manifestation prend sa source dans l’absolu non manifesté. Le monde prend sa source dans la manifestation du Tao. Le Yin prend sa source dans le Yang, l’action dans le mental.

 

Le symbole du Taiji, ce cercle noir et blanc avec deux points, est la représentation du mouvement du Tao. C’est seulement vers 500 ans avant J.C. que Zou Yan va mettre en forme cette figure que nous connaissons bien… 1500 ans après les débuts du Yi Jing.

 

Cette représentation n’a d’intérêt que si on y voit le mouvement, ce « retour » de l’un des absolus vers l’autre, cette interaction dynamique qui définit les concepts de yin et de yang.

 

Cette spirale sans fin et sur elle-même, peut contenir cette idée de réversion. Elle évolue et change, mais reste identique à elle-même, c’est une représentation des cycles et des changements du monde.

 

Ce chapitre concis nous donne beaucoup d’informations sur la pratique :

  • L’étude est nécessaire, mais elle n’est pas la pratique
  • Les bases sont les pratiques les plus avancées
  • Revenir sur ce qui est « connu » est une nouveauté perpétuelle
  • Attentif à la vie, tout change sans cesse dans une nature identique

 

Les mouvements et fonctions du Tao sont la source des changements et transformations des phénomènes du monde. Comprendre cela, dans une observation éveillée, permet de s’unir aux changements du monde dans une non action active. Cette compréhension fait référence au Yi Jing (livre des changements), source du feng shui (géomancie).

 

Ce retour aux racines est une tentative humaine de se rapprocher le plus possible du Tao, sans pour autant l’atteindre. Il n’est pas possible de l’atteindre puisqu’il est dans le non manifesté et que l’humain est une manifestation de cela. Comme l’oeil ne peut se voir lui-même, ce qui est créé ne peut appréhender ce qui a créé.

 

Après la conception, l’humain ne peut que goûter le De (), la manifestation du Tao et son expression au sein du monde. Nous ne pouvons voir la nature profonde de ce qui n’est pas accessible à notre compréhension, nous pouvons en revanche en apercevoir les manifestations.

 

Ce chapitre est une sublimation des détails du chapitres 25, plus concis et précis tout en devenant plus nébuleux pour le non pratiquant. Un homme sage plaisantait en disant : « un non pratiquant n’a pas plus à faire dans le Daodejing qu’un japonais dans un cours de taijiquan ».

 

Dans l’histoire de l’humanité, bien des phénomènes sont allés vers leur destruction après leur apogée. On retrouve ce mouvement naturel de réversion, de création/destruction cher à Lao Zi. C’est le principe des cycles naturels de notre système.

 

Il est intéressant de noter que dans l’idée taoïste de changements des phénomènes, de toutes les façons, tout revient à la source. Ce retour est la raison pour laquelle nous ne cherchons pas un rapport au temps (passé et futur), mais une union au présent. C’est l’idée du voyage dont le but n’est pas l’arrivée, mais le déroulement de celui-ci. La vision circulaire du Taoïsme par comparaison avec la vision linéaire occidentale.

 

L’immobilité, le calme, la détente et la non résistance vont amener à vivre en harmonie avec les changements du monde, à bien profiter de tout ce qui se présente dans sa vie, pour revenir à la source sans conflit. Ce non effort actif nous permet de vivre en harmonie avec le Dao, à l’inverse du mental qui se nourrit du temps et des attentes, des projections et des questions, du doute et de l’espoir.

 

La faiblesse du Tao est une apparente faiblesse : c’est la force dissimulée de l’eau. Rien n’est plus fluide et d’apparence plus faible que l’eau. Dans les techniques des arts de combat, si la puissance d’impact est nécessaire, la fluidité du geste est la source de la destruction de l’ennemi. Cette fluidité « naturelle » qui se travaille, c’est la puissance de l’eau.

 

De plus, l’eau n’a pas de forme, elle s’adapte à son contenant, tout comme l’air. Si l’eau est dans une coupe, elle prend la forme de celle-ci, si l’eau est dans l’océan, elle prend la forme de la Terre. L’air fait de même. L’eau et l’air sont le yin et le yang du feng shui (géomancie chinoise qui signifie « vent et eau »). Le Tao regroupe ce yin et ce yang.

 

Nous voyons cela dans l’étude du début du chapitre 78 :

 

天下莫柔弱於水

而攻堅強者

莫之能勝

以其無以易之


Sous le Ciel, rien n’est plus adaptable et souple que l’eau

Pourtant, elle érode le plus fort et le plus rigide

Rien ne la surpasse pour cela

 

弱之勝強

柔之勝剛


Le souple surpasse le dur

L’adaptable surpasse le rigide

 

L’image de l’eau est idéale pour exprimer cet aspect du Dao. Si la souplesse est importante, le concept d’adaptabilité est vraiment la qualité qui mène au retour, au simple. Dans la capacité de détente qui est nécessaire pour s’adapter, il y a déjà un début de retour.

 

C’est le « De » (manifestation du Dao) qui est pratiqué et qui pointe vers le Dao, qui ne peut se comprendre.

 

Tout cela est intéressant et demande quelque chose de difficile, mais d’indispensable : la pratique.

 

Tout le monde est d’avis qu’il est préférable d’être détendu, souple et adaptable, mais il est rare de voir des gens qui pratiquent dans ce sens, qui aménagent leur vie dans ce sens.

 

Lao Zi en témoigne déjà à son époque… et cela reste d’actualité.

Dans la suite du chapitre 78 :

 

天下莫不知

莫能行


Sous le ciel, tout le monde peut comprendre cela

Pourtant, personne ne le pratique

 

Le chapitre 78 se termine par une phrase qui reprend un thème de Lao Zi :

 

正言若反

 

La vérité exprimée peut apparaître paradoxale

 

 

Il ne faut pas toujours croire ce qui est exprimé et ne pas forcément en douter non plu. Il ne faut pas trop parler et ne pas trop étudier, mais il faut acquérir la Connaissance. Ce qui est perçu peut être faux, tout en sachant qu’il faut être attentif à ses sens… tout cela n’a rien de paradoxal.

 

Tout ce qui est dit est cohérent si on ne se réfère pas à une compréhension intellectuelle, mais à une compréhension par l’expérience directe, par sa pratique personnelle.

 

Cette capacité taoïste qui vise à se fondre dans les changements du monde demande de faire émerger des qualités naturelles, mais dormantes, au sein de chaque être humain. Il n’est donc pas question de gagner quoi que se soit !