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Le rapport à l’entraînement

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Il est normal, lorsque l’on est plongé dans une pratique de se poser des questions… normal mais pas utile.

Le changement que les exercices quotidiens vont amorcer va se décupler avec une prise de conscience de la profondeur de la Voie.

L’incapacité à ne pas se comparer avec les autres pratiquants ou le professeur va nous entraîner dans la confusion la plus totale.

C’est dans cette période de transition, parfois confuse ou même douloureuse, qu’il ne faut pas oublier de pratiquer : seule la pratique a une valeur.

Englué dans les grands sentiments, ficelé par une sensiblerie démesurée ou encore paralysé par ses questionnements sans fin, nous oublions de pratiquer.

On encadre les citations de son professeur, on lit des livres qui « donnent la vérité » et l’on cherche à valider ses progrès auprès des autres pratiquants ; mais nous ne pratiquons pas beaucoup.

Dans cet état de toute puissance latente et de réalisation probable, nous ne faisons rien.

Les nouvelles douleurs, source d’inquiétude et de remise en cause, le rapport changeant au corps, qui n’est plus négligé, et cette nouvelle capacité à ne plus accepter une certaine forme de bêtise nous pose problème. Alors, nous nous asseyons pour digérer cette masse d’informations et nous omettons l’entraînement.

Pour faire simple et reprendre les premiers vers de Lu Bong Bin sur ses « cent caractères » :

« Nourrir le chi et garder le silence »

La pratique donne l’énergie et l’intimité avec celle-ci est la réponse à toutes nos questions.

Bien souvent, trop souvent même, nous ne cherchons pas, mais nous voulons trouver. Nous voulons le résultat, mais nous ne passons pas assez de temps dans le processus d’accès à celui-ci. En gros on accepte d’être le plus sage et le plus fort du monde, mais on préférerait ne pas avoir à travailler pour cela. Ou alors « un peu », dans la mesure où cela ne change pas trop de choses dans notre vie.

Tout changement, même le plus heureux, apporte sa dose de « frottements », de douleurs ou de peine ; et dans tous les cas, il est nécessaire de ne pas négliger le facteur « temps ».

Nous ne pouvons nous appuyer que sur nos expériences directes qui sont le résultat de notre pratique. Cette pratique est la voie connue par un professeur expérimenté, celui-ci pouvant guider son élève à chaque étape de son évolution.

Les changements sont les fruits du travail intelligent sur une voie sérieuse.

Mais on parle ici de « travail », pas de questionnement.

Il y a un ordre à respecter pour que l’évolution sur la Voie soit une réalité et pas une illusion nourrie d’attente malade : il faut réguler plusieurs facettes de notre Nature.

Il faut réguler le corps et cela se fait sur trois étapes complémentaires :

L’enracinement (le rapport à soi sur Terre)

Le renforcement (l’équilibre fonction/structure qui conserve la santé)

La détente (en relation avec la coordination)

Quand le corps est sur le point d’acquérir ces trois conditions grâce à une pratique quotidienne et intégrée, nous pouvons passer au travail respiratoire. Il y a trois étapes dans cette partie de l’entraînement :

Reconnaissance du mouvement respiratoire (suivi du souffle)

Transformation du débit respiratoire (rythmes et jeux sur le souffle)

Libération de toute contrainte respiratoire (dégagée de toute « technique »)

Dans ce corps connu et ce mouvement respiratoire libéré, nous avons les outils pour comprendre l’esprit émotionnel et faciliter le silence interne. Ce travail sur les émotions va aussi comporter trois parties :

Découvrir la nature des émotions (réelle et corporelle)

Sentir les changements internes (liés aux émotions)

Détendre sa réactivité aux émotions (« surfer » plus que « se noyer »)

C’est seulement à partir de ce moment là que l’on peut commencer un travail énergétique réel : comment sentir « l’énergie » dans un corps las, nourri par une respiration superficielle et habité par une peur quasi permanente ?

Le travail de l’énergie est le début de la Voie, mais sans les bases réelles fondées sur une vraie pratique, ce n’est que du vent.

Comment mettre en mouvement cette énergie si elle n’existe pas ?

On ne peut se servir que de la masse d’énergie qui est disponible, le trop plein. Si on ne pratique pas assez, si on est dans une phase d’apprentissage intense, si on est malade ou si on est trop contracté, il n’y a pas assez d’énergie disponible pour pouvoir la mettre en mouvement.

La phase d’apprentissage demande une grande quantité d’énergie pour les mouvements eux-mêmes mais aussi pour « s’imprégner » des nouveautés. Il est parfois paradoxal de voir qu’avec toute sa « pratique », on n’a pas d’énergie : mais il ne faut pas oublier qu’à ce stade du parcours, on ne pratique pas, on apprend à pratiquer… c’est très différent.

On peut le voir dans l’apprentissage de la conduite d’une automobile : on utilise une grande quantité d’énergie et de tensions dans l’apprentissage alors qu’il est possible de le faire avec détente… c’est la phase d’apprentissage.

Celui qui est dans la pratique n’a pas le temps de demander, de questionner ou de supputer… il s’entraîne.

Mais qui peut s’entraîner sans questionner sur la pratique aujourd’hui ?

Le problème de ce rapport à la pratique est un rapport de confiance, d’engagement. Il est important de choisir sa voie et de s’y immerger totalement. Le problème du choix et le questionnement doivent venir avant la pratique, au moment du choix (ou le non choix) qui conduit à la rencontre avec sa tradition. Dans la pratique elle-même et dans son apprentissage, il est plus sage de tout arrêter plutôt que de se retrouver à tout questionner : il n’y a pas d’issue possible et pas d’évolution durable.

Les questions sont importantes, mais elle ne sont pas la pratique : elles sont une part « ludique » de la pratique qui est la satisfaction intellectuelle, la nourriture du mental. Les questions permettent de calmer son esprit en lui donnant un os à ronger.

Attention à ne pas confondre le lettré, « celui qui sait parler » et le pratiquant, « celui qui sait faire » : l’un peut parler de la pratique, l’autre peut vous guider sur la voie. La connaissance intellectuelle ne peut jamais être à la source d’une évolution sur la voie, elle ne peut que guider dans des chemins de traverse qui vont « diviser et égarer ».

Toutefois dans une pratique claire et installée, il est très intéressant de se renseigner aussi sur les données mentales, pour « cultiver » et « remplir » disent les classiques.

Encore une fois, c’est le professeur qui peut guider le pratiquant.

Il est important de communiquer avec lui et il est surtout utile d’écouter ses réponses : car souvent, préoccupé par ses multiples questions et persuadé d’avoir déjà la réponse, on pose une question pour recevoir une validation.

Si le professeur répond, il est important de l’écouter… ne serait-ce que pour ne pas poser la même question vingt fois.

Ne vous comparez pas avec les autres, ne regardez pas les autres pratiquants, ne regardez pas de films ou de documentaires sur la voie, n’attendez rien, ne demandez rien de plus que votre pratique, ne cherchez pas à avoir plus, n’oubliez rien de ce qui vous est enseigné, ne posez que des vraies questions, n’oubliez pas de poser les vraies questions… mais pratiquez.

Le vrai rapport à sa pratique est une relation intime et personnelle où on est seul. On ne peut pratiquer que seul et pour soi-même. Le reste n’est que le résultat de cette pratique.

Tant que cette relation n’est pas établie, dans la découverte de l’enthousiasme et de « l’amer », nous sommes dans l’apprentissage. La Voie est le fruit de la pratique qui découle de cet apprentissage, mais c’est aussi la source de l’enseignement… voilà.