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Le paradoxe du pratiquant

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Dans le processus d’apprentissage, dans la voie taoïste et dans toute pratique personnelle, nous sommes confronté au « paradoxe du pratiquant ».

Pourquoi certains n’ont pas l’impression d’évoluer dans leurs pratiques ou qu’ils se sentent « coincés » dans leur évolution ?

Dans l’apprentissage, qu’il ne faut pas confondre avec la pratique, il est possible de toucher la détente qui guide vers la pratique elle-même. Cette confusion est à la source du paradoxe.

Celui qui apprend, qui cherche à intégrer un geste ou un exercice, est concentré sur la technique. Cette focalisation nécessaire ne peut donner les bénéfices de la pratique, mais c’est un passage obligatoire pour la mémorisation et la digestion d’un entraînement.

Une fois l’acte de mémoire et la détente corporelle acquis, l’exercice peut sortir de « ce que l’on apprend » pour passer à « ce que l’on pratique » : la différence est qu’il n’est plus besoin de faire d’effort pour « se souvenir » de ce qu’on doit faire et qu’on a acquis « l’habitude » de l’exercice.

Dans la pratique, où nous sommes passé d’un acte de concentration à un acte d’attention, l’effort est dans le ressenti et dans « l’alchimie interne », plus dans la technique du geste, dans l’effort de mémoire (le mental).

Nous sommes là dans la pratique.

Après un certain temps, par la répétition d’une pratique avec laquelle nous devenons intime (« qui est gravée au plus profond de notre être »), nous entrons dans la maîtrise et dans la libération de la forme (gong fu)… Voilà de quoi nous occuper…

Mais cette progression (qui n’en est en fait pas une) n’est pas linéaire, d’où les complications.

Dans l’apprentissage, si on ne parvient pas à la libération de la concentration, on peut se retrouver à chercher toujours plus de détails et de variantes sans jamais pratiquer : celui qui cherche sans cesse, sans une pratique de base ferme et intime, ne pratique pas, il ne fait qu’apprendre.

Le chercheur, celui qui « va autour pour trouver », n’est pas celui qui pratique, « celui qui est dedans ». Une recherche intensive permet de diriger son apprentissage et de choisir sa pratique, mais ce n’est en aucun cas pratiquer.

Cela est bien attrayant, mais sans être dans la pratique, il n’est pas de voie possible. Il y a accumulation de connaissances et encombrement du cerveau et du cœur. Nous sommes là dans la voie du lettré, pas dans celle du pratiquant.

Dans une pratique comprise, intime et maîtrisée, il est important de chercher et d’affiner sa compréhension de la voie par des connaissances nouvelles, mais c’est uniquement pour se distraire, pas pour aider sa pratique.

Celui qui est dans la phase d’apprentissage, après un certain temps, peu goûter à des moments de présence qui le font sortir de ses tensions et de ses doutes : ces moments sont furtifs et sans souvenirs clairs, ils sont une « perte du temps ».

La seule chose qui reste est ces sensations d’extrêmes détente et facilité dans sa pratique, sur un laps de temps très court.

Cette fluidité éphémère vient d’une absence d’intention trop forte, d’une présence totale à l’exercice et de l’arrêt furtif du mental.

C’est une détente qui vient donc d’un « manque » de quelque chose, d’un « moins » : un manque de tension, une absence du mental, un geste sans commentaire interne.

Après cet état de grâce, nous nous réveillons en voulant retrouver cette facilité envolée : nous allons essayer de reproduire ce que nous avons perdu avec plus d’attente, plus de concentration et bien sûr plus de tensions.

Ça ne va pas marcher : nous remplaçons un « moins » par un « trop ». Nous essayons trop, nous voulons trop, nous cherchons trop : alors qu’il faut lâcher, laisser aller et oublier de chercher.

Mais cette « non recherche », cette absence d’attente, doit se faire dans une pratique quotidienne.

Nous faisons également l’expérience d’un processus normal qui va de la non-compréhension totale à la maîtrise des exercices et des concepts ; le tout passant par des stades intermédiaires de confusions diverses.

Nous expérimentons donc que quoi qu’il arrive, nous arrivons toujours, avec le temps, à nous ajuster aux pratiques diverses ; pourtant, nous ne pouvons nous empêcher de juger notre incapacité à la perfection dans les premières secondes d’apprentissage d’un geste nouveau.

Ayant réussi un jour à comprendre un mouvement, nous refusons de ne pas tout comprendre tout de suite. Cela va se produire sur tous les nouveaux exercices au fil des années de pratique.

Bloqué dans une ébullition égotique, concentré sur notre échec et persuadé de notre inaptitude, nous restons là, les bras ballants, au lieu de pratiquer.

Nous avons expérimenté cette progression dans l’apprentissage, mais nous la ralentissant dans une concentration malade et un besoin de bien faire : nous essayons trop, nous ne faisons plus.

Comprenons bien cela : dans l’apprentissage nous pouvons toucher la voie, mais nous ne devons pas sortir de notre travail ; « ce n’est pas parce qu’on voit la terre au loin que l’on peut quitter le navire ».

Nous devons continuer, sans prêter trop d’attention ou renier les phénomènes qui se manifestent, dans une recherche douce et sans tensions, avec la seule ambition d’une répétition sans but précis. Dans la phase d’apprentissage, nous ne faisons que construire les fondations d’une pratique solide.

Si nous nous attachons aux phénomènes, si nous recherchons les sensations, si nous tentons de reproduire ou de simuler des états fugitifs, nous nous enlisons dans une attente sans fond.

Il est très difficile de sortir de l’apprentissage, souvent impossible de passer dans une vraie pratique, si nous sommes à la recherche des plaisirs faciles de sensations illusoires.

Les phénomènes, dans notre apprentissage de la voie, sont des écueils qui nous éloignent de notre pratique. Ils sont plaisants ou pénibles, éphémères ou durables mais en tout cas sans importance… sauf pour le professeur.

Plus nous sentons des « choses », plus nous pouvons nous y attacher, moins nous pratiquons. Cette attente nous ralentit comme les fers aux pieds des bagnards.

Il est intéressant de notifier ce qui se passe à son professeur, car ça nous permet de nous « décharger » de ces détails pour retourner à notre pratique.

L’immersion dans une recherche constante de phénomènes, la gratification superficielle sans issue, tout cela ne permet que de secourir le mental qui peine sous les progrès de la pratique.

Il est donc paradoxal que ce qui stimule le pratiquant, les phénomènes, soit ce qui va l’empêcher de progresser sur la voie : la recherche de sensations faciles permet d’évincer le vrai ressenti.

Il est donc utile de ne pas trop chercher, de ne pas tenter de reproduire ce qui n’est plus : les états vont et viennent et nous nous devons malgré tout de rester stables dans notre pratique.

De cette stabilité vient l’intériorisation des sensations et l’évolution vers la connaissance de notre Réalité.