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L’acquisition du « gong fu »

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Dans les arts internes, il n’existe pas de concept d’éveil, de gain ou de récompense. Nous ne cherchons pas d’amélioration, de supplément ou de perfectionnement. Nous cherchons la simplicité de la spontanéité, le « naturel ». C’est un mouvement de régression active, de « rétroversion » comme dit le chapitre XL du Dao De Jing : « Réversion est le mouvement du Tao ».

 

Chez les chinois, le terme est « gong fu » ou « kung fu ». Il y a l’idée d’un accomplissement par un long travail. Cela s’applique à toutes les facettes de la vie, à toutes les qualités humaines et cela n’a pas d’implication morale (on peut avoir un kung fu dans la peinture ou dans la vente de voitures d’occasion).

 

Cette simplicité, explicitée par l’anecdote du boucher de Zhuang Zi, est notre travail à tous les niveaux : corporel, énergétique et spirituel. Nous parlerons ici des deux premiers niveaux et nous laisserons la partie spirituelle pour un autre jour.

 

Sortir la force, échanger avec l’Univers

 

Dans les arts internes, nous cherchons à accumuler une force vitale dans le quotidien et à l’utilisation de cette force pour les arts de combat. Le geste doit être détendu et sans intention focalisée, le mouvement est simple, mais il contient tout le travail réalisé dans le « gong fu ».

 

Le gong fu est l’acquisition de cette simplicité dans l’action : je veux faire un geste, il est à l’image de ma volonté et il contient l’union de tout mon corps et de toute mon énergie. Cette action est mille fois supérieure à celle où nous « essayons », nous « forçons » ou nous nous « concentrons ». Nous parlerons ici de « fa jing », de sortie de la force, d’explosion de force. Pour celui qui a le gong fu, c’est simple ; pour celui qui cherche sur la voie, c’est impossible.

 

Dans le chi kung ou le travail énergétique, toute l’idée de la pratique est dans l’échange d’énergie entre soi et l’extérieur. Nous apprenons nombre de gestes et de « formes » pour toucher cette expérience. Après l’acquisition du kung fu, l’énergie s’échange comme nous inspirons et nous expirons. Nous pouvons émettre ou absorber cette énergie sans effort. C’est un état naturel que nous retrouvons. Il n’est pas possible de s’illusionner, nous savons où nous en sommes. Mais parfois, nous avons aussi tendance à nous mentir…

 

La nécessité de cumuler pour dépenser

 

Il faut maintenant comprendre quelque chose de très important : on ne peut expérimenter et « jouer » qu’avec quelque chose que l’on a. Sans une énergie abondante dans notre entité corps/esprit, il n’est pas possible de faire quoique ce soit. Nous fonctionnons tous les jours dans notre vie en dépensant une certaine quantité d’énergie, nous récupérons cette énergie en mangeant et en respirant. Dans notre monde où nous « en faisons trop », où la place du repos n’est plus respectée, la majorité des gens sont en déficit d’énergie : ils fonctionnent sur les réserves, l’Essence, le capital santé.

 

Dans cette configuration « normale », il est impossible de parler de travail énergétique. Pour tout travail qui repose sur une accumulation de l’énergie, il faut passer par une période de pratique intense. Cette « base » sera notre matière première. Sans cela, nous sommes dans un délire new age qui n’est qu’illusion.

Les étapes de l’acquisition du « kung fu »

 

Nous allons différencier trois étapes dans l’acquisition du kung fu :

 

  • Poser les bases de la pratique,
  • Acquisition du gong fu,
  • Raffiner et développer.

 

Dans la première partie, nous avons deux périodes :

 

  • Comprendre et mémoriser sa pratique,
  • Travailler à « la formation du Remède »

 

La première partie est une période courte de trois mois (à peu de mois près…) où nous allons comprendre la logique de notre entraînement et commencer à mémoriser les exercices. C’est une période qui demande des précisions sur son travail pour aller dans le bon sens et non pas à l’encontre de sa voie (par exemple comme faire des pompes dans les arts internes…).

 

La deuxième sous partie est une période d’accumulation d’énergie où l’étudiant ne devra faire que cela. Voilà le problème majeur des gens d’aujourd’hui, ils ne peuvent se consacrer uniquement à leur pratique, même sur une durée (assez) courte…d’environ neuf mois (encore une fois, une approximation…).

 

Dans la partie d’acquisition du gong fu, qui va comporter deux étapes, il sera nécessaire que la pratique soit la première chose dans sa vie…Voilà pourquoi le gong fu est rare de nos jours.

 

La première partie, qui peut durer indéfiniment, est le travail intense des exercices compris dans la première étape de l’entraînement. C’est aussi un moment où nous devons clarifier tous les détails de la pratique avec son professeur. La répétition des exercices et leur évolution sous la direction du professeur est le cœur de cette période pour le pratiquant. Dans ce travail, souvent « amer », va naître le gong fu. Nous sommes là dans une pratique intensive, sur une durée assez courte, qui flirte avec les 6 à 8 heures d’entraînement par jour.(et oui, je sais, je sais…).

 

Mais il faudra un jour « passer la porte ». Pour ce passage, tout doit être relégué au second plan à part la pratique. Il n’est pas possible de passer cette étape avec une vie sociale ou professionnelle : celles-ci doivent être mise en « attente » pour ce franchissement. Sans cette étape, il est envisageable de rester dans la recherche du gong fu sans jamais « passer la porte ».

 

Voilà comment cela se passe : sur une durée de plusieurs mois, tout va être en relation avec sa pratique : sa façon de dormir, de manger, de se laver ou de se distraire. La pratique sera la seule chose dans sa vie. C’est une étape qui demande un engagement total qui est un « lâcher prise », un abandon total à sa voie. C’est souvent une période courte si l’étudiant a suivi les conseils de son professeur et qu’il est en contact avec celui-ci pour ce moment critique de son entraînement.

 

L’étape de l’acquisition du gong fu n’est pas nécessaire pour une pratique riche et bénéfique, mais la porte n’est pas passée.

De bons pratiquants peuvent passer leur vie à raffiner leur recherche du gong fu, faisant d’eux de bons athlètes, mais ce n’est pas le gong fu.

 

Le reste de la vie de celui qui à acquis ce niveau de pratique peut se passer à raffiner son art…ou à ne rien faire. En effet, tout en ayant une structure corporelle qui peut s’affaiblir, le gong fu est irréversible. Pour prendre un exemple grâce aux arts de combat : un maître peut encore sortir la force sans s’être entraîné depuis des dizaines d’années, mais il risque de se blesser en le faisant. La structure, qui dégénère et en plus sans entraînement, ne peut plus supporter la fonction qui reste « liée » et totale.

 

L’aspect irréversible du « gong fu »

 

Le gong fu est une union du « corps total » et de l’esprit silencieux. C’est un contact intime avec sa nature spontanée et détendue. C’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas. En revanche, un corps qui n’est plus en bonne santé peut difficilement supporter ces « explosions ». Dans les gong fu énergétiques et spirituels, la simplicité et le naturel ne peuvent se perdrent. Moins de pratique n’aura pour effet que de plonger plus souvent l’expert dans la confusion. Les frictions de la vie vont se heurter à la détente du pratiquant, celui ci réagira comme il s’entraîne : s’il est dans sa pratique souvent, il reste plus détendu, sinon il sort plus souvent de son état naturel de paix.

 

Celui qui n’a jamais essayé de nager dans l’eau peut croire cela impossible : il coule et panique, il ne sait pas comment faire. Dans l’ignorance, on peut être persuadé de l’impossibilité de nager.

Celui qui sait nager ne peut comprendre comment on peut ne pas flotter dans l’eau. L’acquisition des réflexes de la natation et l’intimité développée avec l’eau font que le nageur « flotte » tout seul.

 

Nous pouvons comparer cela à celui qui cherche et celui qui a trouvé le « naturel ».

 

L’oublie du kung fu pour la recherche du « brillant »

 

Cette recherche du kung fu n’existe plus beaucoup de nos jours : les gens commencent à pratiquer plus tard dans leur vie, ils ne peuvent renoncer à leurs vies sociales et professionnelles pour se consacrer à la pratique. Cette porte difficile à passer va être remplacée par des artifices plus attrayants : les pratiques qui promettent des « récompenses », des arts visuels et beaux ou des distractions aux satisfactions rapides et éphémères. L’acquisition du gong fu est une pratique amère et contraignante, sans but réel si ce n’est être le meilleur de ce que l’on est, juste un être humain « entier ». Le paradoxal dans toute cette recherche, c’est que l’on ne va pas changer. Nous allons rester la même personne, la vraie personne, que nous sommes. Tous les maîtres qui ressemblent à l’image fantasmatique des films ou des séries télé, l’œil vague et la démarche molle, enveloppés dans des draps et murmurants des vérités poussives, tous ceux-là sont rarement des maîtres. Attention à ce qui brille…c’est rarement de l’or.

 

Aujourd’hui, il est possible, comme il le fut toujours, de sublimer sa pratique et d’aller vers un raffinement magnifique de sa voie. Comme tout ce qui est accompli, entier et fini, cela demande des efforts et des sacrifices. Pour ceux qui trouvent cette recherche excessive, il faut souligner que la voie en elle-même est source de joie et de santé. Mais c’est aussi une voie spirituelle qui peut nous amener à l’origine de ce que l’on est : mais c’est une voie longue et totale qui ne supporte pas le médiocre.

 

Il n’est pas possible d’acquérir le Gong Fu sans passer par cette porte étroite et « lourde ».