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Fréquence de la Pratique

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Il arrive, dans les discussions, de parler des fréquences de sa pratique.

Pour ce qui est des arts internes chinois, d’inspiration taoïste ou pas, si la pratique n’est pas quotidienne, il n’y a pas de pratique. Cela peut paraître exagéré, mais c’est une réalité.

Il n’est pas possible de pratiquer  » un peu « , de temps en temps, cela ne peut être une pratique interne qui amène quelque part.

Je reprends ici une image qui m’est chère, celle de l’eau qu’il faut faire bouillir : l’alternance d’un feu fort et d’un temps de pause, ne permettra pas à l’eau d’arriver à ébullition. Il faut une continuité dans le feu pour chauffer suffisamment le liquide, qui ainsi arrive à la température critique du changement.

La pratique est à l’image de cet exemple. Cette transformation, cette alchimie, ne peut s’effectuer qu’avec un effort soutenu et détendu ; sinon, soit on brûle la casserole, soit on ne fait pas suffisamment chauffer l’eau…mais c’est un autre sujet…

Le fait de participer à des « séances » de Tai Chi Chuan trois fois par semaine ou de prendre des  » cours  » de chi kung ne signifie pas pratiquer… Il ne faut pas confondre !

Les exercices appris en cours, les théories et les formes, ne servent qu’à découvrir la pratique personnelle, unique source des changements.

Cette nouvelle manière de vivre, basée sur une conscience permanente de ses actions, en accord avec les concepts de sa pratique, n’a rien à voir avec sa séance divertissante de « sport ».

Il ne suffit pas de faire des petits mouvements lents en respirant par le nez, ni de se déguiser en chinois, avec la musique qui va avec, pour prétendre être dans l’interne. Non, pour cela, il faut respecter un protocole d’entraînement extrêmement précis, le tout sur une durée certaine.

Il serait facile et injuste de lancer des choses comme ça et de s’arrêter en disant  » y faut pas faire ça, c’est pas bon… salut « . Puisque j’en ai l’occasion, je préfère vous faire profiter de la vision de ma tradition, histoire de partager.

Ce n’est pas  » la  » vérité (ou alors c’est un coup de chance…), mais c’est proche de  » ma  » vérité.

Le travail quotidien doit suivre une direction précise qui demande une réelle continuité et une exclusivité dans la constance de l’effort.

La compréhension profonde de chaque partie permet de pouvoir se libérer de  » ce qu’il faut faire  » pour aller vers une voie  » naturelle  » et personnelle.

Le fait de « modifier » l’entraînement avant d’avoir été au fond de celui-ci ne permet pas d’évoluer sur des bases solides. Le fait de rester « coincé » dans ses petits concepts de  » vérité  » est encore plus triste ; c’est un signe de manque de liberté.

La pratique est précise et stricte, mais elle doit se libérer, s’unir tôt ou tard à ce que l’on est. Elle ne doit pas rester bloquée sur ce qui est enseigné, mais doit grandir et retourner au naturel.

Les étapes sont souvent les mêmes dans les arts internes chinois :

– détendre le corps,

– former le corps,

– enraciner le corps,

– renforcer le corps,

– coordonner la respiration,

– unir le souffle et le geste,

– calmer l’esprit et renforcer l’intention,

– sentir et unir l’énergie.

Ces étapes sont évidemment un résumé rapide, mais elles donnent une idée du travail à fournir.

Il est évident que si, dans la période où l’on détend le corps, on pratique le chi kung dur de la grue blanche (par exemple), les informations contraires ne peuvent être assimilées par le système neuro musculaire. Certes on bouge et on fait circuler le sang, mais on n’apprend pas, on ne construit pas.

De la même manière, si on pratique la boxe américaine et les exercices pour se détendre, ça va pas être possible non plus. On fera tout au plus du bon externe, détendu et fluide, mais ça ne sera jamais de l’interne.

Ca ne marche pas non plus avec la boxe thaï et le sumo…

Les changements profonds, qui ont un autre but que simplement savoir se mettre des grandes baffes qui piquent, demandent une continuité et une présence au travail (non, on ne peut pas faire l’arbre en regardant Claire Chazal aux infos ou un film de Jet Li ! C’est mieux que rien, mais le vrai travail n’est pas là, et de toute façon,  » il faudra creuser là ou on a laissé la terre « ).

« Unir » suppose de ne pas disperser.

Il faut, pour une pratique interne suivant les traditions que je connais, respecter plusieurs étapes qui dictent les lignes directrices du travail :

– Comprendre le travail à faire (précisions et tutelle d’un professeur « qualifié ») pour ne pas travailler dans le vide, pour rien, ou en faisant des âneries qui gâchent tout.

– Amener un confort dans la pratique : physique et intellectuel. Une pratique qui est trop loin de ses disponibilités, qui va à l’encontre de sa culture, que l’on ne comprend pas, qui fait trop souffrir… ça n’est pas possible, il faut aménager pour trouver ce confort, sinon ça ne mène à rien. J’ai pas dit que ça allait être facile…

– Intégrer sa pratique à sa vie… ou en fait, sa vie à sa pratique.

– Il ne faut pas aller « contre » les changements qu’amène sa pratique (professionnels, affectifs, physiques…), c’est un bon exemple du  » non agir « .

– Il faut répéter ses exercices sans relâche et sans trop de questionnement (tout en sachant qu’il est impossible pour les occidentaux que nous sommes de ne pas se poser de questions…)

– Il faut que l’attention soit totale mais détendue… Je sais c’est de la science-fiction, mais je partage mes enseignements. Bon, si on est à ce qu’on fait, c’est déjà pas mal.

Trop souvent, la concentration est une attention « coincée » sur un sujet, une image, un but.

L’intention peut être « attentive » ou « concentrée ».

Le « yi » est une conceptualisation qui tend à vouloir se réaliser par le « zhi », la force des reins. En gros, le « yi » dit : « je vais lui mettre une bonne beigne grâce à la compréhension de mon corps et la coordination de mes chaînes tendino musculaires », mais le « zhi » doit faire, ou fuir (« fight or flight » syndrome).

L’erreur qui est souvent commise par les pratiquants qui aiment les arts de combat de manière intellectuelle, c’est de penser beaucoup  » comment  » et  » pourquoi « , par le  » yi « , mais d’oublier de nourrir la bête, de renforcer le corps, la force primale des reins, le  » zhi « .

Un corps qui se sent faible, qui n’a pas confiance en lui, aura un  » zhi  » qui n’ira pas au combat réel.

Si on est « concentré », suivant les termes définis ici, on est moins performant que si on est « attentif » ; un peu comme le muscle qui doit être souple, pas tendu.

Encore une fois, la pratique quotidienne, avec ses inévitables  » tests « , permet de comprendre cela bien mieux que ces mots sans valeur.

– Et, grand secret, s’il y en a, il faut découvrir un « trésor caché », il faut « entrer » dans l’interne par la découverte de l’enthousiasme, le plaisir de la pratique. C’est l’enthousiasme qui nous empêchera d’avoir des distractions nocives pour notre pratique, parce qu’on aura mieux conscience de la valeur de ce que l’on a.

Cette façon de travailler se doit d’être la même pour les différents aspects de la pratique, qui ne sont pas progressifs, mais mêlés les uns aux autres.

Il n’existe pas de « demi pratique ». Si la pratique interne n’est pas « fusionnée » à sa vie, alors on est sur le pas de la porte, mais on n’est pas encore rentré.

Pour ceux qui prétendraient vouloir, mais qui évoquent de fausses excuses telles que les soucis logistiques par exemple, je dirais que si la disponibilité mentale est réelle et claire, la disponibilité matérielle aura tendance à se mettre en place d’elle-même.

Sans enthousiasme, il n’est possible que de prétendre ou de souhaiter, de vouloir et d’essayer, mais jamais de faire, or, toute notre pratique est dans l’action.

Découvrir l’enthousiasme ne peut s’apprendre, comme le Tao ne peut se décrire, mais nous avons les moyens de « toucher » cela par la pratique.

Plusieurs styles anciens de boxes internes chinois se nomment  » men  » et non  » chuan  » (poing) ou « fa » (méthode) ou encore « zang » (paume)… « Men » veut dire porte, entrée, portail, une entrée vers l’interne.

On parle de « pratiquer » la boxe chinoise, mais « d’entrer » dans l’interne, et on le fait par une porte : « men ». Il est évident que nombre de styles internes ne se nomment pas « men »… c’est un exemple.

Je pense que si on pratique 12mn par jour, tous les jours, sans effort ni questionnement, alors on peut « rentrer » dans l’interne. La constance du rappel au corps et au « shen » de cette connexion possible, ce feu lent, mais durable, peut arriver doucement à cette subtile ébullition… À mon avis le problème, c’est qu’il faudra sûrement revenir sur cette histoire de questionnement, d’enthousiasme et d’effort.

Cependant, pour pouvoir utiliser la puissance de l’interne dans les confrontations physiques, il faudra faire plus que 12mn par jour, ça c’est sûr !

Pour qu’une bonne droite soit plus proche d’un « bong chuan » que d’une bonne droite de cow boy, y va falloir bosser (moi, le premier…) !

Une frappe interne est pénétrante, cela demande un corps et un esprit détendus. Le corps « uni » a travaillé une fraction de seconde, et tout se déchaîne… Pour cela, je pense qu’il faut organiser sa vie autour de sa pratique pour que cela marche vraiment, mais c’est un choix difficile.

Voilà une vision de la pratique dans ma tradition, les arts taoïstes que je connais suivent ce chemin et je vous les livre comme je les ai reçus.