Embrasser l’Infini

 

 

Une pratique personnelle permet plusieurs choses : elle permet de se focaliser et de développer l’écoute en réduisant le bruit de notre corps et de note esprit. Ainsi, nous allons pouvoir toucher des niveaux d’écoute différents en fonction de notre engagement dans la pratique.

Une des premières manifestations de l’entraînement quotidien, c’est d’éviter de blesser notre corps par des positions néfastes tout au long de la journée. Par les exercices qui nous amènent à retrouver notre alignement naturel, nous ne pouvons plus accepter de prendre des positions qui vont à l’encontre de notre structure. Etant plus conscient, on peut plus facilement sentir la gêne occasionnée et y remédier pour ne pas subir les douleurs qui sont le résultat de positions néfastes conservées sur une longue période. C’est un premier niveau de réalisation.

Un peu plus loin dans la pratique, nous pourrons nous familiariser avec les changements internes qui précèdent les maladies et ainsi nous en éloigner. Dans cet état d’écoute, nous pourrons savoir quand nous sommes vulnérable aux conditions climatiques, mais aussi à cause de la fatigue. Trop souvent, la fatigue est combattue (ou niée) et chassée au lieu d’être écoutée. C’est ainsi que dans l’épuisement, nous sommes amenés à puiser dans notre patrimoine énergétique pour fonctionner dans la vie. Par une écoute précise et éduquée du corps, nous savons mieux quand il est nécessaire de nous reposer. Voilà le deuxième niveau d’écoute.

Si la pratique devient importante dans sa vie, nous pouvons aussi sentir plus finement notre fonctionnement émotionnel, à l’occasion des changements internes par exemple. Avant qu’une émotion soit perçue comme telle, il existe une myriade de changements subtils dans le corps qui peuvent être ” entendus ” dans une écoute détendue. Par cette sensation des changements, nous pouvons vivre sans être victime, toutes les émotions de la vie. C’est le troisième niveau d’écoute interne.

La découverte de cet état de silence est impressionnante : nous réalisons que nous ne sommes pas ce que nous pensons être. Nous ne sommes pas ce corps/esprit conditionné par notre patrimoine génétique et notre éducation, nous sommes autre chose. Ce que nous sommes, notre pratique va nous le présenter aux fils des années d’entraînement.

Il nous est difficile de pratiquer, cela est en partie dû à notre déficience d’attention. Nous ne parvenons à nous focaliser que peu de temps et peu souvent dans la journée. Nous préférons fonctionner en automatique, branché sur nos habitudes acquises lors de notre éducation formelle ou non. Ces automatismes vont nous plonger dans les mêmes joies et les mêmes désespoirs quelque soient les situations. Nous ne serons donc pas vraiment joyeux ou triste, mais nous ne ferons que répondre automatiquement de façon appropriée. Bien souvent, après quelques mois de pratique, nos envies changent et notre appréciation du monde évolue. Nous sortons du mode “robot” bien élevé qui réagit correctement, pour redevenir un être humain à part entière. Les choses qui nous catastrophent sont souvent liées à notre passé ou à nos projections dans le futur, aux réactions de nos parents ou de notre milieu social, mais nos réactions sont rarement les nôtres. ” L’éveil “, le retour à un naturel qui est notre vraie nature, nous permet de nous focaliser sur la réalité et de ne pas fonctionner sur notre imagination de la vie.

Non seulement nous ne sommes pas ce que nous croyons, mais en plus ce que nous croyons percevoir n’est peut être pas réel non plus. Notre perception est presque toujours parasitée par nos pensées compulsives qui se nourrissent de notre capacité à ne pas être présent. Par la pratique, nous pourrons apprendre à nous focaliser pour être présent à la réalité des perceptions. Après avoir découvert qui nous ne sommes pas, nous découvrirons ce qui n’est pas : le monde vu par notre filtre égotique de pensées.

Une autre raison qui nous sépare de la réalité réside dans la croyance en nos limites. Ces imites sont de toutes natures et nous nous les imposons. Que l’on se croit trop vieux, trop bête ou trop faible, la pratique va nous confronter à la réalité : nous n’avons pas de limites et l’esprit individuel qui réside en nous n’aime pas cela du tout. Notre ego, farouche gardien de notre différence et de notre individualité, ne peut survivre qu’avec des limites bien définies de ce que nous sommes. Une perte de ces limites est une condamnation à mort pour celui-ci. Grâce aux exercices qui constituent le début de notre pratique, nous réaliserons à quel point nous pouvons tout faire et comme nous sommes bien plus fort que ce que nous pensions. Nous avons une capacité à embrasser l’infini, libre et léger dans le silence de notre état spontané… mais nous préférons nous recroqueviller dans un ressassement maladif de nos troubles passés et de nos angoisses futures. Voilà une bonne raison de se mettre à la pratique s’il en fallait !

Dans notre voie, nous allons franchir ces limites et nous rencontrer. Dans la perception de qui nous sommes et de la réalité du monde, nous allons revenir à nous-même dans la fusion aux changements du monde.

Les douleurs, les interrogations intellectuelles et les émotions vont être les armes de l’ego pour nous enlever le goût de la totalité. Il réussira à nous faire douter pour nous éloigner d’une pratique qui l’annihile. Nous en voudrons au professeur et au monde entier de fonctionner de façon si conditionnée. Mais la pratique reste à notre portée, toujours prête à nous accompagner dans nos tentatives d’exploration.

La pratique ne demande qu’une action simple : ” faire “. Elle demande aussi de ne plus ” raisonner ” ni ” penser “, juste de ” faire “. C’est pour cela qu’un professeur est nécessaire. Il est là pour amener la dose pédagogique de confusion nécessaire pour empêcher l’élève de rationaliser la voie. Dans ce flou, ce manque de repères, il faut s’en remettre à son expérience pour rentrer dans la voie comme on plonge d’un précipice. Dans cette rencontre avec soi-même, le professeur sert d’entremetteur, d’intermédiaire. Le vrai travail est le nôtre, pas le sien.

Rendre la pratique comme étant la chose la plus importante de sa vie n’est pas une obligation, tout comme il est aisé de vivre toute sa vie sans ouvrir les yeux sur le monde. La vie est plus simple sans pratique, on se pose moins de questions. Par ailleurs, c’est plus confortable pour se fondre dans un quotidien sans relief, sans saveur.

Mais a-t-on le choix ?