Comment calmer l’esprit ?

Dans l’école taoïste à laquelle j’appartiens, il y a cinq étapes pour apaiser le shen (l’esprit), pour être heureux mais aussi disponible dans une confrontation violente :

  • le stade de “forme-pensée”,
  • la régulation intentionnelle de la respiration,
  • le travail de l’intention pour calmer l’émotionnel,
  • la présence par la sensation énergétique,
  • “l’équilibrage” du shen pour la réalisation de l’Unité.

Le stade de la forme-pensée est assez simple et ne demande qu’un travail physique régulier. Tout sportif peut arriver à ce stade sans problème. Il faut, pour ce faire, arriver à comprendre intellectuellement ce que l’on fait avec son corps et pouvoir réaliser avec son corps ce que l’on comprend avec l’esprit. C’est une coordination poussée à l’extrême avec une conceptualisation “réalisée” ou une action “conceptualisée”. 

Dans le Taoïsme, nous parlons d’une union entre le non manifesté et le manifesté, ce qui est (action) et ce qui n’est pas (pensée). Par des exercices spécifiques, nous allons amener le corps et l’esprit à se rejoindre pour ne plus se contredire et ne plus “penser”, mais pour faire. Il est évident que je ne pourrais faire avec mon corps que ce qu’il est physiquement possible qu’il accomplisse : je peux comprendre le salto avant, mais il faut que je prépare le corps pour le réaliser. En une année, dans le cadre d’un entraînement intelligent, il est très possible d’arriver à cela. 

Pour aller au fond de cette étape, il est utile de dissocier chaque partie du corps, chaque articulation, chaque chaîne musculaire, pour les unir ensuite dans un mouvement global. Le secret de cette étape est la pratique dans la détente de l’esprit par la coordination d’un corps serein. Il n’est pas utile de devenir “meilleur”, il s’agit simplement de laisser ses conditionnements et de détendre son corps-esprit pour “retrouver” une spontanéité naturelle. 

Les limites de cette étape sont les visualisations (très à la mode depuis quelques temps) qui renforcent un mental déjà trop puissant. Il sera possible d’aller plus vite dans cette étape grâce aux visualisations, mais cela va poser des problèmes plus tard.

La régulation de la respiration est une étape que l’on pourrait nommer la “respiration consciente”. Le jeu, ou les jeux, que l’on peut faire avec sa mécanique respiratoire ne sont que cela : des jeux. Ces “jouets” ne servent qu’à focaliser notre mental dispersé et compulsif sur notre souffle. 

Si on reste prisonnier de ces protocoles respiratoires, tout sera inutile dans une situation réelle. Un souffle travaillé sous une forme stricte ne peut s’adapter à une situation chaotique. Si le souffle n’est pas libéré et conscient sans une intention trop présente, il ne peut survivre détendu dans une situation ou l’intention sera accaparée par autre chose. Plus concrètement, si le travail du souffle demande une image ou une intention bien précise, il sera impossible de faire cela dans une situation ou la pensée est fixée sur une fuite ou une peur. 

S’il est important de “tenir” l’esprit sur le souffle au début de la pratique, il faut le libérer pour l’utilisation de celui-ci. Dans la détente d’une intention légère, le corps et le souffle vont être amenés à mener des actions de plus en plus complexes pour s’unir sans pensées parasites. Nous aurons donc des gestes libres et un souffle uni et difficilement perturbé… voilà une raison qui rend inutile le travail cardio vasculaire chez des combattants des arts internes : le combat pour la vie ou une marche au clair de lune ne perturbe pas le rythme du cœur… dans l’idéal, évidemment…

Les pensées vont perturber la respiration par leur densification en émotions et le corps va se tendre par une respiration altérée. Il est donc tout a fait nécessaire de s’occuper d’une certaine forme de régulation émotionnelle. Dans l’alchimie interne taoïste, nous avons un stade important : “calmer les pensées”, qui nous est utile ici. Les pensées sont des réactions “malades” aux perceptions des changements du monde. Autant l’utilisation de l’intellect pour régler les actions du quotidien est utile, autant ce commentaire compulsif des perceptions est inutile la plupart du temps. Les pensées vont se référer à notre mémoire ou notre imagination, passées ou futures, pour construire sur le monde des perceptions, ce qui est le présent.

 Dans les techniques taoïstes, nous allons amplifier notre rapport aux perceptions présentes, dans une détente du corps esprit et un rapport à la respiration. Par ces exercices très simples, mais continuels, nous allons éviter de nourrir le monde avec des pensées, et ainsi réduire les perturbations émotionnelles au minimum. L’idée n’est surtout pas de “contrôler” ou de “supprimer” les émotions, mais de les vivre sans les subir.

 Les perceptions auxquelles vont s’attacher des pensées qui vont provoquer des émotions vont se manifester par un changement énergétique, puis physique et enfin émotionnel. Par la détente du corps, l’écoute de notre souffle lié à notre état émotif, nous serons en accord avec les changements de notre corps et pourrons vivre pleinement nos émotions. 

Nous pensons, nous avons des émotions, nous respirons, tout va se passe sans collision entre ces phénomènes : le souffle ne provoque pas de tensions qui n’activent pas les pensées qui ne produisent pas d’émotions qui ne tendent pas le corps qui ne bloquent pas le souffle (toutes les combinaisons sont possibles), Etc.….

Ce travail va donc se faire grâce à des exercices qui vont maintenir une intention légère, mais soutenue. Par celle-ci, le silence intérieur va s’installer doucement, nous permettant de mieux écouter et d’aller dans le sens des changements du monde.

Dans cette écoute, fruit d’une détente corporelle, d’un souffle régulé et d’un silence intérieur relatif, nous allons pouvoir entrer dans une perception énergétique tangible.

 La vision énergétique du monde suit la cosmologie taoïste, tout étant une manifestation d’une réalité unique, non manifestée, que nous nommons le Tao. Par une connexion à cette énergie, nous sortons de la pensée et du temps. Dans une écoute totale, non commentée, de notre vibration en résonance avec le Tao, nous quittons le mondain et le conditionné pour retrouver la simplicité de la sensation. 

Dans cette vibration, en restant dans le respect du travail en amont, l’esprit est silencieux et le corps disponible : par excellence, nous sommes prêt à tout sans n’attendre rien, nous sommes dans une possibilité de réaction détendu aux changements perçus. Cet état est aussi utile dans l’écoute d’une personne, dans la marche à pieds que dans le combat de survie.

Le travail décrit jusqu’ici est suffisant pour être disponible à l’état naturel de bonheur qui devrait nous émerveiller chaque jour… cela n’est pourtant pas toujours le cas. Le monde est en changements perpétuels, même dans une non résistance très taoïste, nous allons “subir” la vie avec les bons et les mauvais cotés. 

La détente du corps-esprit permet de surfer sur notre quotidien sans se “noyer”, d’être prêt pour toutes les bonnes surprises qui se dévoilent à nous, avec ce sens de l’humour cosmique que la vie adopte. Nous pouvons aussi décider que nous voulons fusionner la vie et notre pratique pour aller au cœur de l’enseignement : c’est la phase spirituelle et initiatique de la Voie qui dépasse les limites de notre sujet.

  Voilà !