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Beaucoup de bruit pour rien

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Nous les occidentaux, nous avons l’habitude de discuter. Nous discutons et débattons entre nous sur des sujets divers, nous aimons ces joutes verbales par plaisir de s’écouter parler.

Notre société « administrative » se complait à discuter des discussions que nous avons eu, et de celles que nous devons avoir pour « clarifier » les choses… Mais au fond, s’il y a une chose que nous aimons, c’est bien souvent le bruit de notre propre voix.

Trop souvent nous défendons nos idées comme nous défendrions notre vie, en fait, nous défendons nos idées comme la vie de notre ego. Pour notre mental, nos opinions sont des remparts de défense, des structures d’existence pour notre ego. Chaque fois que nous avons un autre mental qui va contre nos idées, il faut avoir raison pour « survivre », pour que notre propre ego ne soit pas en danger. Dans une discussion, avoir raison c’est vivre et se renforcer, avoir tort c’est mourir et disparaître. Cela explique notre emportement et la violence des émotions quand nous nous disputons… souvent pour des sottises.

Dans les voies spirituelles, il est très important de discuter avec son professeur tout en ne perdant pas de vue plusieurs choses:
– Nous n’obtiendrons pas de changement par la discussion,
– L’intérêt est dans le contact pas dans les mots,
– Pour échanger par les mots, il faut savoir de quoi on parle,
– Il faut écouter les mots pour comprendre les concepts.

Quels que soient les secrets géniaux que vous pourrez soutirer à votre professeur, en prenant en compte le génie de celui-ci et le vôtre, les changements ne seront possibles que par la pratique et le temps. Le fait de trop discuter et de trop « préciser » sont des moyens d’échapper à la pratique. Le professeur peut s’en rendre compte et vous raconter n’importe quoi, juste pour nourrir votre soif de mots ; il sera toujours temps de rectifier plus tard. Quand on est en manque de mots, dans le besoin de concepts, il est impossible d’entendre, et parfois même d’écouter. Parfois, on est tellement dans le verbiage et dans ses pensées qu’il n’est pas possible d’assimiler la pratique.

 Le premier but de l’échange avec son professeur n’est pas dans les mots. Si le maître est dans son enseignement, s’il n’y a pas de différences entre ce qui est dit et ce qui est fait, alors l’exemple sera plus fort que le verbe. Par sa présence, le professeur guide plus que par les idées. La voie est un chemin que connaît le professeur, il peut nous guider. Si le professeur ne connaît pas la voie par expérience, il n’a pas de valeur en tant que tel ; il doit rester un érudit, un historien de la pratique, pas un guide. Dans le cas du lettré, ce sont les mots qui importent, pas l’homme.

Il faut discuter avec son professeur, demander et questionner, mais cela n’est possible que si la pratique est présente. Sans expérience de la pratique, sans connaissance de ce qu’elle est, il n’est pas possible de discuter.
Est il utile de discuter de points grammaticaux précis de dialectes chinois avec quelqu’un qui ne comprend pas cette langue ? Comment parler de « hyfglzayf » » ou chercher un « lihgzqfeuj » ? Ce n’est possible que si nous savons ce que c’est.

Par l’expérience et l’engagement dans la pratique, nous pouvons en discuter avec le professeur ; sans pratique, le discours est inutile. Dans l’empressement, dans une fringale de pratique, nous nous lançons parfois sans écouter ce que dit le professeur. Autant des concepts demandent du temps pour être compris, autant il y a des moments d’inattention. Il n’est pas acceptable dans une pratique de ne pas écouter le professeur : autant rester chez soi.

Dans l’ancien temps, il existait la loi des « trois fois ».

La première fois, le maître donne les concepts d’une pratique et demande à l’élève de lui montrer ce qu’il a compris. Si le fond est là, mais que la forme demande du travail, le temps et l’assiduité du pratiquant l’amèneront au succès. S’il est évident que l’élève n’a rien compris et qu’il n’y arrivera pas, alors nous allons vers le numéro deux.

La deuxième fois, le maître va détailler jusqu’à ce que l’élève lui affirme qu’il a compris et qu’il lui démontre. Le professeur sera donc témoin da la compréhension de son disciple. Normalement, l’étudiant va sur sa voie jusqu’au nouvel exercice. Parfois il revient vers le professeur avec des questionnements et des demandes de précisions, le professeur est alors là pour lui. Mais dans d’autres cas, l’élève n’a rien pratiqué et il le démontre devant le professeur, ayant « oublié » ce qu’il lui a été enseigné. Dans ce cas, dans les temps reculés de la Chine cruelle, le professeur passait rapidement à la troisième étape.

La troisième fois est un moment où le disciple a démontré son inattention et son incompétence sur un sujet expliqué et compris à un moment. Il montre sa désinvolture et la légèreté de son engagement dans la voie… c’est l’étape du « c’est bien ! ».
Voilà le jeune étourdi dans une longue phase où tout ce qu’il fera sera « bien », et sans corrections de son professeur. Qu’il fasse ou qu’il ne fasse pas, que cela soit juste ou pas, qu’il vienne s’entraîner ou pas, « c’est bien ».

C’était la dure loi de l’enseignement à l’ancienne… Heureusement, c’est du passé !

Trop de mots épuisent,
Rien n’est mieux que de Pratiquer »
Tao Te King, chapitre 5

Voilà. Nous devons nous poser des questions, les partager avec le professeur, mais sans utiliser cela pour échapper à notre pratique. Les paroles sont des moments sans pratique et les questionnements souvent des lacunes dans l’engagement.